Il fut un temps où le temps n’était pas le même qu’aujourd’hui. Les heures étaient fluides, mobiles, elles glissaient entre les doigts, mouillaient le bout du pied, portaient leur ombre sur le mur de la maison. Les heures étaient réelles, matérielles, faites de sable, d’eau et de pierre. Les heures étaient vivantes, elles suivaient le rythme des saisons. Les heures étaient longues en été, parce que le soleil les réchauffe, elles étaient courtes en hiver, parce que recroquevillées sous la neige. Elles dormaient, disparaissaient, pendant la nuit. C’était le temps où le temps était une question de croyance, une question de récipient, une question de climat, une question sans réponse. On se donnait rendez-vous au début de la troisième heure, mais la deuxième heure avait la durée qu’elle pouvait. On fixait du regard la clepsydre ou le pieu enfoncé dans le sol de terre battue, on attendait son tour de parole au sixième retournement de sablier. C’était le temps où il valait mieux retrouver son amant dans la nuit en hiver, dans la journée en été. Pour toi les douze heures de l’un de mes temps de vie, mais si les heures étaient toujours douze, leur durée n’était pas la même. C’était le temps où elle allait avec sa sœur cueillir des herbes dans la forêt, car les secrets d’une vieille femme transmis à la lueur d’une bougie par une nuit sans heure faisaient espérer, avant la maîtrise du temps des cieux, que cet autre temps, lui, pouvait être maîtrisé. Il y avait des contre-temps que l’on payait du prix du sang versé mais cela valait la peine d’essayer pour retrouver son amant pendant les douze heures du jour de l’été ou les douze heures de la nuit de l’hiver. On disait qu’elle était une sorcière. Parce qu’elle avait tant d’amants et que le temps de la vie des hommes n’était toujours pas venu s’embarquer en elle. Mais tous les temps ont une fin, même les temps qu’on ne peut pas dompter. Assise sur le banc dans la forêt, elle attend qu’il soit l’heure de rejoindre son amant, elle regarde le sablier. Le sable coule et le temps s’écoule avec lui, et soudain, vient la pluie. La pluie coule sur elle, coule sur le banc, coule dans le sable car le sablier est fêlé, coule et mouille le sable et l’amalgame en un temps fixe qui plus jamais ne pourra s’écouler. Elle attend que le temps coule mais voilà le temps bloqué qui ne veut plus filer. Or elle a promis. Elle a promis de le rejoindre au dixième sablier. Elle attend le dixième sablier. Le temps passe et ne coule toujours pas. Il n’y aura plus jamais de sablier, plus jamais de temps pour elle, car la sorcière est tombée sur un sorcier. L’amant ensorceleur qui voulait la charmer a lié sa vie au sablier. La forêt pousse autour du sable et l’engloutit et la pierre pousse autour du banc et l’envahit. Elle disparaît. Le sorcier tête en l’air avait d’autres âmes à enchanter. Le temps passe pour les autres. Elle devient l’oubliée. Un jour, les hommes ont inventé l’horlogerie. Le temps et le sable ont divorcé. Mais la magie se moque des pendules à balancier. |
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