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Nouvelles - 2.12.2008

Corps sage
(JPG)
© Nathalie Quéré


Elle a huit ans. Elle a quinze ans. Elle a vingt-quatre ans.

Elle se tient bien droite devant sa mère qui se penche pour nouer autour de la cheville le lacet du chausson de gymnastique, appliquer dans le dos les longs rubans de scotch, lacer avec précaution le fil blanc du corset de la robe. Relève le menton regarde droit devant toi, tire les épaules vers l’arrière assieds-toi au bord de la chaise, inspire un grand coup retiens ta respiration le temps que je serre, dit sa mère qui, comme chaque matin, a passé un long moment à s’habiller devant la double glace de l’armoire de la chambre, à se maquiller en commençant par la crème antirides juste sous les yeux, à se parfumer en appliquant de grandes pressions sur la poire du flacon délicat.

Elle prend son élan, saute avec aplomb sur le tremplin et atterrit en équilibre sur la poutre. Elle fait son entrée dans la salle des fêtes sous les applaudissements du public. Elle glisse son bras sous celui de son père et s’avance avec lui vers l’autel. Elle aperçoit sa mère, au premier rang, émue mais les yeux bien secs pour ne pas briser la symétrie du mascara, qui l’observe fixement, qui remue les lèvres au rythme de paroles muettes d’encouragement, qui semble la regarder si fort qu’elle doit sans doute la porter, la soutenir, elle devrait essayer de s’écrouler pour voir si sa mère a le pouvoir de la rattraper à distance. Mais elle ne s’écroulera pas. Elle achèvera ses figures sans tomber de la poutre. Elle prononcera son discours sans trembler. Elle dira oui sans afficher la moindre vulnérabilité.

Elle s’en sort avec brio. Le public applaudit la jeune gymnaste prodige. Le public applaudit la jeune déléguée des collégiens. Le public applaudit la jeune mariée. Elle positionne ses deux pieds à angle droit et salue puis quitte le tapis. Elle appuie sur le bouton off du micro et fait un geste à l’adresse de la foule, les bandes de scotch l’empêchant de se pencher. Elle sourit et tend la joue à son mari qui veut y déposer un baiser. Sa mère applaudit en faisant à peine s’effleurer ses mains, pour ne pas abîmer le gilet de sa fille qui repose sur son bras, pour ne pas perdre cette bague trop grande pour son doigt depuis qu’elle a enfin maigri, pour ne pas déchirer les gants de dentelle que sa propre mère portait à son propre mariage.

Dans les coulisses, l’entraîneur la félicite puis bougonne : « Voilà ta mère ». Dans les coulisses, le député la félicite puis l’abandonne en s’exclamant : « Oh, il faut absolument que je présente mes hommages à votre mère qui vient justement vers nous ! » Sur le parvis de l’église, son père la félicite puis s’éloigne pour laisser la place à sa mère qui se précipite, l’enveloppe de son tout dernier parfum et de ses bras, en faisant bien attention de ne pas froisser la robe.

Elle s’assoit sur un petit banc parce qu’elle est épuisée et que ses pieds la font souffrir. Elle s’adosse au mur de la salle des fêtes parce que les bandes de scotch collées dans son dos sont si tendues que c’est la seule position qu’elle peut prendre. Elle passe la main dans ses cheveux et déplace quelques épingles qui lui tirent le crâne en tous sens depuis le passage chez la coiffeuse. Elle voudrait s’allonger sur son lit, les jambes en l’air posées sur un coussin, et regarder des dessins animés tout l’après-midi. Elle voudrait déchirer le scotch, se rouler en boule dans le panier de son chat et garder le dos rond toute la nuit. Elle voudrait arracher les épingles, se couper les cheveux, se déshabiller, et qu’on la laisse enfin respirer toute la vie.

Elle pleure. De fatigue, dit-elle. Elle pleure. D’émotion, dit-elle. Elle pleure. De bonheur, dit-elle.


 

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