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Tous les envols
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Nouvelles - 23.10.2007
Cycles
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© Olivier Benguigui
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Je me suis engagée pour traverser la rue au moment où elle allait tourner à droite. Mon apparition l’a surprise, les véhicules à sa gauche l’ont empêchée de me contourner, les freins ont crissé trop tard : nous sommes entrées en collision en face de la boulangerie. J’allais m’excuser platement et poursuivre mon chemin, mais elle a tourné vers moi un regard courroucé et je l’ai reconnue. Malgré la réprobation qui lui fronçait les sourcils, lui plissait les yeux et teintait de rouge le haut de ses deux pommettes, elle était belle comme dans mes souvenirs, comme j’avais toujours su qu’elle était belle. Le bruit du trafic s’est éteint et il n’est plus resté que le tournoiement des voitures et la danse des piétons et les respirations de la file d’attente de la boulangerie, qui gonflait et dégonflait comme un gâteau qui cuit puis que l’on sort du four. Je me suis demandée comment ils faisaient, tous, pour s’emporter vers ces destinations inaccessibles, comment ils faisaient pour ne pas voir que c’était elle, elle comme quand elle était belle, comment ils faisaient pour ne pas remarquer que le temps venait de s’immobiliser. Après avoir gravi une longue côte, il se retrouvait stoppé net, tout en haut, précisément au sommet de la colline, les pédales de sa bicyclette manquant d’élan, et il était impossible de savoir dans quelle direction il serait emporté, vers quel avant, l’avant qui s’ouvrait face à lui et le ferait disparaître à l’horizon, ou l’avant du passé qui l’aspirerait et lui ferait dévaler en marche arrière le parcours déjà franchi. J’ai fixé les roues de la bicyclette et j’ai espéré très fort que le temps n’avait pas pédalé suffisamment. Elle me regardait toujours et j’ai cru un instant qu’elle voyait comme moi le temps sur la colline et qu’elle était d’accord. Mais elle a dit : « Vous ne m’aviez pas vue, Madame ? » et moi, au lieu de la voir elle, j’ai vu le temps qui donnait un coup de pédale, et brusquement tout a défilé très vite, en accéléré, les nuages et les gens, comme dans les films documentaires quand les saisons se succèdent dans le ciel en une minute, et j’ai eu mon âge, une fois de plus, et j’ai dit : « Pardon, excusez-moi, vous êtes ma fille, enfin la personne qu’elle était, c’était il y a si longtemps. Pardon de vous avoir prise pour elle. Excusez-moi d’avoir traversé sans regarder. » Je l’ai aidée à remettre en place la sacoche qui était tombée de son porte-bagages, j’ai ramassé mon panier, j’ai traversé la rue et, dans mon dos, j’ai entendu le temps qui riait sur sa bicyclette parce que, pour les années-lumière à venir, il ne lui restait que du terrain plat à parcourir.
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