- Arrêtez-vous dans la barre des tâches, s’il vous plaît. - Mais, monsieur l’agent, je... - S’il vous plaît. Votre document. Garez-le dans la barre des tâches. - Oui, oui, tout de suite, monsieur l’agent. - Vos papiers, s’il-vous-plaît. - Voilà, monsieur d’agent. - Mmmmm, voyons-voir... Alors comme ça vous êtes traductrice et écrivaine ? C’est un double emploi, dites-moi ! Ca en fait, des heures passées sur les traitements de texte. - Oui, monsieur l’agent. C’est vrai, monsieur l’agent. - Vous savez que c’est dangereux pour vous et pour les autres, d’écrire aussi longtemps que ça chaque jour ? - Il faut bien vivre, monsieur l’agent. - Traductrice, je veux bien. Mais écrivaine, honnêtement... Ce ne serait pas par pur plaisir du risque et de l’adrénaline ? - Bien sûr que non, monsieur l’agent. J’écris très prudemment. Je fais toujours une pause toutes les deux heures. - Et vous écrivez depuis longtemps ? - Oh, très longtemps, monsieur l’agent. J’ai beaucoup d’expérience. - A ce que je vois sur ces papiers, votre dernière dictée remonte à loin. - Quand on a passé sa dictée, c’est pour la vie, monsieur l’agent, n’est-ce pas ? - Malheureusement. C’est bien dommage. Est-ce que vous vous rendez seulement compte de la vitesse à laquelle je vous ai surprise en train d’écrire ? - Vraiment ? J’écrivais si vite que ça ? - Vous avez très largement dépassé le nombre de caractères autorisé ! - Qui, moi ? Vous devez vous tromper, monsieur l’agent. - Vous écriviez à soixante-quatre caractères par minute. Dans cette fenêtre, la frappe est limitée à cinquante. - Oh, monsieur l’agent, c’est que je pensais que les espaces n’étaient pas compris. - Non compris, les espaces ? Vous vous moquez de moi ? - Non, monsieur l’agent. Je n’oserais pas, monsieur l’agent. - Il ne faut pas écrire de façon aussi inconsciente. Il y a des enfants qui apprennent à lire autour de vous. Vous pourriez les heurter. - C’est que... la fenêtre était déserte. Alors je me suis dit... - Et les croisements, vous y avez pensé ? Un clic malheureux et boum, c’est l’accident ! - Oui, monsieur l’agent. Vous avez raison, monsieur l’agent. (Bruit de radio qui grésille.) - Une minute, s’il vous plaît. - Oui, monsieur l’agent. - Vous savez ce que me dit ma radio ? - Non, monsieur l’agent. - On me signale un accident sur la Parodie 8. - Vraiment, monsieur l’agent ? - Il y aurait des égos blessés. - Mais c’est horrible, monsieur l’agent. - Cet accident ne vous rappelle rien ? - Non, monsieur l’agent. - Vraiment ? Vous n’avez jamais écrit sur la Parodie 8 ? - C’est-à-dire que... - Ne descendez pas de votre texte, s’il-vous-plaît. - Que se passe-t-il, monsieur l’agent ? - Vos deux mains en évidence sur le clavier. - Mais... - On ne bouge plus ! On ne dit plus rien ! Ou j’ai ordre de cliquer ! - Mais monsieur l’agent... - Cet accident, c’est vous qui l’avez provoqué… - Oh, monsieur l’agent... - Malheureusement pour vous, il y avait des témoins. Ils ont clairement relevé le numéro de votre plaque stylistique. - Mais monsieur l’agent... - Ca suffit ! Alors comme ça, non contente d’écrire trop vite, vous écrivez à contresens ? - C’est que vous comprenez, je voulais mettre en lumière les limitations de l’écriture... - Les limitations de l’écriture ? Ce ne sont pas des limitations ! Ce sont des règles à respecter. Un point c’est tout. - Avouez qu’elles sont un peu archaïques, ces règles, monsieur l’agent. - Stop ! Si vous continuez, je vous colle une infraction pour outrage à agent ! - Oh, monsieur l’agent ! - Fini de jouer. Descendez de votre document. Les mains sur la tête. Je vous arrête pour tragédie involontaire. - Que va-t-il m’arriver, monsieur l’agent ? - Vous serez déférée devant le juge qui décidera si l’on vous retire votre écriture. - Oh, s’il-vous-plaît, monsieur l’agent, ne me retirez pas mon écriture ! Comment est-ce que je vais gagner ma vie, moi, maintenant ? C’est que j’ai toute une œuvre à nourrir… - Il fallait penser aux conséquences avant de mettre en danger l’imaginaire d’autrui en écrivant n’importe comment ! - Mais, monsieur l’agent, je n’ai jamais voulu blesser personne. - Lorsqu’on frappe trop vite, c’est un risque qu’on prend ! - Et ce document, monsieur l’agent ? Que va-t-il devenir ? - C’est une pièce à conviction. Il sera saisi par la justice et examiné par les enquêteurs. - Vous croyez que j’aurai le droit de le relire, monsieur l’agent ? - Et puis quoi encore ? Et pourquoi pas le réécrire, pendant que vous y êtes ? Allez. Finissons-en. Montez dans mon constat. Et surtout : pas touche au clavier, c’est compris ? Ah, on les matera, les écrivaines comme vous qui croient que la page blanche leur appartient ! |
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