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Fantaisies - 30.06.2007

Police de caractères



- Arrêtez-vous dans la barre des tâches, s’il vous plaît.
- Mais, monsieur l’agent, je...
- S’il vous plaît. Votre document. Garez-le dans la barre des tâches.
- Oui, oui, tout de suite, monsieur l’agent.
- Vos papiers, s’il-vous-plaît.
- Voilà, monsieur d’agent.
- Mmmmm, voyons-voir... Alors comme ça vous êtes traductrice et écrivaine ? C’est un double emploi, dites-moi ! Ca en fait, des heures passées sur les traitements de texte.
- Oui, monsieur l’agent. C’est vrai, monsieur l’agent.
- Vous savez que c’est dangereux pour vous et pour les autres, d’écrire aussi longtemps que ça chaque jour ?
- Il faut bien vivre, monsieur l’agent.
- Traductrice, je veux bien. Mais écrivaine, honnêtement... Ce ne serait pas par pur plaisir du risque et de l’adrénaline ?
- Bien sûr que non, monsieur l’agent. J’écris très prudemment. Je fais toujours une pause toutes les deux heures.
- Et vous écrivez depuis longtemps ?
- Oh, très longtemps, monsieur l’agent. J’ai beaucoup d’expérience.
- A ce que je vois sur ces papiers, votre dernière dictée remonte à loin.
- Quand on a passé sa dictée, c’est pour la vie, monsieur l’agent, n’est-ce pas ?
- Malheureusement. C’est bien dommage. Est-ce que vous vous rendez seulement compte de la vitesse à laquelle je vous ai surprise en train d’écrire ?
- Vraiment ? J’écrivais si vite que ça ?
- Vous avez très largement dépassé le nombre de caractères autorisé !
- Qui, moi ? Vous devez vous tromper, monsieur l’agent.
- Vous écriviez à soixante-quatre caractères par minute. Dans cette fenêtre, la frappe est limitée à cinquante.
- Oh, monsieur l’agent, c’est que je pensais que les espaces n’étaient pas compris.
- Non compris, les espaces ? Vous vous moquez de moi ?
- Non, monsieur l’agent. Je n’oserais pas, monsieur l’agent.
- Il ne faut pas écrire de façon aussi inconsciente. Il y a des enfants qui apprennent à lire autour de vous. Vous pourriez les heurter.
- C’est que... la fenêtre était déserte. Alors je me suis dit...
- Et les croisements, vous y avez pensé ? Un clic malheureux et boum, c’est l’accident !
- Oui, monsieur l’agent. Vous avez raison, monsieur l’agent.
(Bruit de radio qui grésille.)
- Une minute, s’il vous plaît.
- Oui, monsieur l’agent.
- Vous savez ce que me dit ma radio ?
- Non, monsieur l’agent.
- On me signale un accident sur la Parodie 8.
- Vraiment, monsieur l’agent ?
- Il y aurait des égos blessés.
- Mais c’est horrible, monsieur l’agent.
- Cet accident ne vous rappelle rien ?
- Non, monsieur l’agent.
- Vraiment ? Vous n’avez jamais écrit sur la Parodie 8 ?
- C’est-à-dire que...
- Ne descendez pas de votre texte, s’il-vous-plaît.
- Que se passe-t-il, monsieur l’agent ?
- Vos deux mains en évidence sur le clavier.
- Mais...
- On ne bouge plus ! On ne dit plus rien ! Ou j’ai ordre de cliquer !
- Mais monsieur l’agent...
- Cet accident, c’est vous qui l’avez provoqué…
- Oh, monsieur l’agent...
- Malheureusement pour vous, il y avait des témoins. Ils ont clairement relevé le numéro de votre plaque stylistique.
- Mais monsieur l’agent...
- Ca suffit ! Alors comme ça, non contente d’écrire trop vite, vous écrivez à contresens ?
- C’est que vous comprenez, je voulais mettre en lumière les limitations de l’écriture...
- Les limitations de l’écriture ? Ce ne sont pas des limitations ! Ce sont des règles à respecter. Un point c’est tout.
- Avouez qu’elles sont un peu archaïques, ces règles, monsieur l’agent.
- Stop ! Si vous continuez, je vous colle une infraction pour outrage à agent !
- Oh, monsieur l’agent !
- Fini de jouer. Descendez de votre document. Les mains sur la tête. Je vous arrête pour tragédie involontaire.
- Que va-t-il m’arriver, monsieur l’agent ?
- Vous serez déférée devant le juge qui décidera si l’on vous retire votre écriture.
- Oh, s’il-vous-plaît, monsieur l’agent, ne me retirez pas mon écriture ! Comment est-ce que je vais gagner ma vie, moi, maintenant ? C’est que j’ai toute une œuvre à nourrir…
- Il fallait penser aux conséquences avant de mettre en danger l’imaginaire d’autrui en écrivant n’importe comment !
- Mais, monsieur l’agent, je n’ai jamais voulu blesser personne.
- Lorsqu’on frappe trop vite, c’est un risque qu’on prend !
- Et ce document, monsieur l’agent ? Que va-t-il devenir ?
- C’est une pièce à conviction. Il sera saisi par la justice et examiné par les enquêteurs.
- Vous croyez que j’aurai le droit de le relire, monsieur l’agent ?
- Et puis quoi encore ? Et pourquoi pas le réécrire, pendant que vous y êtes ? Allez. Finissons-en. Montez dans mon constat. Et surtout : pas touche au clavier, c’est compris ? Ah, on les matera, les écrivaines comme vous qui croient que la page blanche leur appartient !
 

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