Il était une fois un paysan qui vivait dans une cabane à l’orée de son village. Comme il ne possédait qu’un vieux coq aphone et cinq poules, et un morceau de terrain revêche où seuls poussaient les topinambours les plus coriaces, il louait ses services au seigneur de la contrée et passait ses journées, de l’aube au crépuscule, à labourer, moissonner, débiter, charrier, engranger - selon les saisons et les ordres du maître. Ce n’est qu’à la tombée de la nuit, une fois rentré chez lui, qu’il pouvait s’adonner à sa passion. Malgré ses membres courbaturés, son dos cassé et ses joues brûlées, il s’asseyait à sa table, déroulait un parchemin, trempait une plume dans un flacon de brou de noix et traçait lentement, avec application, les lettres si belles et si mystérieuses que lui avait jadis apprises l’apothicaire, du temps où il était apprenti dans sa boutique. La boutique avait été transmise au fils de sang plutôt qu’au fils de sens, mais le paysan avait conservé l’héritage précieux de l’écriture, et les lettres péniblement juxtaposées par mimétisme avaient un jour pris leur indépendance, s’étaient émancipées pour créer des mots nouveaux, des phrases nouvelles, des contes. Aujourd’hui, à chaque fois qu’un mot glissait du bout de la plume pour venir s’égoutter sur le papier, c’étaient l’odeur de l’orage, le poids du grain dans les sacs, la chaleur d’un lit de paille, le danger de la faux à la lame mal fixée, le hurlement du loup, la joie d’une fête, la sensualité d’une compagne, la mort d’un enfant, la rigueur du servage qui se dessinaient. Un dimanche par mois, après l’office à l’église, le paysan se rendait sur la place du village et lisait ses fables. Les autres habitants s’installaient en cercle autour de lui et écoutaient, fascinés. Ils lui réclamaient d’autres contes, toujours plus de contes. Le paysan aurait bien voulu les satisfaire. Mais il avait un vieux coq aphone, cinq poules, un morceau de terrain revêche et un seigneur à qui il devait ses journées. L’écriture était une princesse enfermée dans le donjon de la nuit. Un jour que l’homme s’était aventuré dans la forêt à la recherche d’oiseaux dont les plumes pourraient servir son imaginaire, il crut apercevoir un paon derrière un rideau de végétation. Surpris et curieux de la présence d’un tel animal dans la contrée, il s’avança prudemment, en prenant bien soin de ne pas faire craquer la moindre brindille. Lorsqu’il dépassa le massif broussailleux, il poussa un double cri d’émerveillement et de terreur à la vue de la scène qui se jouait devant lui. Un volatile incomparable, colossal, majestueux, multicolore, dont les plumes renvoyaient mille feux si brillants qu’ils se reflétaient sur les nuages dans le ciel, était la proie du loup qui, agneau après brebis, avait su se faire haïr de tout le village. Rassemblant son courage - et sans doute sous l’effet du désir inconscient de posséder l’une de ces plumes, si belles qu’elles ne pourraient qu’illuminer son écriture - le paysan fonça vers le loup en poussant des hurlements et en faisant tournoyer son bâton au-dessus de sa tête. Au moment où le gourdin s’abattait sur le dos du prédateur, l’oiseau se dégageait des crocs et contre-attaquait à grands coups de becs. Sous le double assaut, le loup s’enfuit dans les arbres sans demander son reste. Le paysan se précipita vers l’oiseau couché au sol. Quelle ne fut sa stupéfaction lorsque le volatile releva vers lui des yeux au fond desquels se lisait une grande intelligence et émit un chant harmonieux qui composait des mots :
Une fois rentré chez lui, le paysan crut qu’il avait tout inventé. Il s’était sans doute endormi dans la forêt, avait fait ce rêve incroyable, il pourrait au moins le transformer en légende. Mais pourtant, il y avait la plume, posée sur la table, cette plume extraordinaire, rose à l’extrémité, puis pourpre, puis rouge écarlate, puis orange à l’approche de la racine, et toute tachetée de minuscules points dorés. Cette nuit-là, l’homme rêva qu’il arrosait son potager avec du brou de noix. Le lendemain, à l’aube, il se prépara à se rendre chez son maître... et découvrit, lorsqu’il sortit de sa cabane, une masse d’œufs énorme dans le poulailler. Sur le terrain devant lui, des bottes de feuilles laissaient présager carottes, rutabagas, navets, panais, tubercules de persil. Oubliant seigneur et corvées, il se précipita dans sa cabane pour y prendre ses outils et s’affaira sur son minuscule domaine. Au bout de quelques heures, le compte y était : cent œufs, cent légumes, de quoi vivre pendant une semaine, après la vente au marché. L’homme poussa des hourras et des alléluias, cria : « Je suis libre, je suis libre ! » Puis il s’enferma chez lui et écrivit sans s’interrompre pendant quarante-huit heures. Pendant six mois, il vécut dans le bonheur le plus parfait. Du lundi au jeudi, il écrivait. Le vendredi était consacré au ramassage des œufs et à la cueillette des légumes, qui variaient selon la saison - avec les beaux jours, il vit apparaître pastèques, melons, concombres et courgettes. Le samedi, il relisait ses textes et préparait sa sélection pour la rencontre du lendemain. Et le dimanche, au milieu d’un public fidèle et enthousiaste, il récitait, déclamait, murmurait, sifflait, chantait, personnifiait les contes qu’il était désormais libre d’écrire tout son soûl. Lorsque les premières couleurs de l’automne apparurent, il lui sembla que les choses étaient un tout petit peu moins faciles qu’avant. La plume glissait plus lentement sur le parchemin : ses idées ralentissaient-elles ou était-ce la plume qui s’abîmait ? Le dimanche, les habitants étaient moins nombreux à venir l’écouter : se lassaient-ils, ou était-ce le froid qui les éloignait ? A mesure que les feuilles tombaient des arbres, il lui semblait que ses feuilles à lui aussi se dissolvaient dans le néant. Son imaginaire s’asséchait, il devait aller chercher de plus en plus loin en lui la pesanteur d’une corvée, le musc d’une odeur, la fragilité d’une rencontre. Un matin qu’il peinait à assembler les paragraphes qu’il lui fallait composer pour le dimanche suivant, un frisson sinistre lui parcourut le dos : il avait oublié la sensation ambivalente de glace et de feu qu’on éprouve quand on s’arcboute en plein vent, le torse nu couvert de sueur, pour porter un fardeau. Il sortit de sa cabane, ôta sa chemise et tenta de retrouver le ressenti disparu. Mais cinq minutes ne suffiraient pas pour faire germer les mots. Il découvrit que les mots sont comme le foin qu’on entasse dans la grange en prévision de la morte saison. Tous les mots qu’il avait accumulés pendant si longtemps dans les recoins de son esprit avaient fini par disparaître, avalés par le papier, avalés par les contes, mangés par la création, parce qu’elle aussi est un être qui se nourrit. Chaque semaine, ses poules produisaient cent œufs, sa terre produisait cent légumes, mais il aurait voulu que ce soit dans son âme que jaillissent cent intrigues, cent personnages, cent rebondissements, cent odyssées. Sa réserve était épuisée. Il fallait la remplir. Et pour cela, il fallait vivre, ailleurs qu’à une table de bois, ailleurs que dans le brou de noix, ailleurs qu’à la lueur d’une bougie, il fallait vivre, partout, non seulement auprès de ses amis, dans les bras d’une compagne, mais aussi aux champs, dans la forêt, sous la pluie, sous la menace du loup et du seigneur. C’est alors qu’il se souvint de ce qu’avait dit l’oiseau magique, dans sa grande sagesse. Après avoir chaussé ses bottes et endossé son manteau de peau, car le froid le saisirait dès qu’il sortirait de chez lui pour aller ramasser du bois, il regarda la plume multicolore et se promit de nourrir sa vie, comme elle avait pris soin de nourrir la sienne. |
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